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Pourquoi les Français ne gagnent pas cette saison ?

Six victoires, dont une seule en World Tour : voici le maigre bilan des coureurs français depuis le début de la saison. Des tricolores fringants, acteurs des courses, présents aux côtés des meilleurs, mais qui accumulent les places d’honneur plutôt que les bouquets. Comment expliquer cette disette ? Quelques éléments de réponse.

Cette saison, comme d’autres Français, Rémi Cavagna tourne autour de la victoire… (Sirotti)


Mercredi 31 mars, Waregem (Belgique). Son attaque, “le coup du kilomètre”, a fait mouche. Parti sous la flamme rouge, Christophe Laporte (Cofidis) vient de s’offrir un joli accessit sur le “Petit Tour des Flandres” : il est deuxième d’À Travers la Flandre. À l’arrivée, le sentiment est mitigé. Entre la satisfaction d’avoir piégé le peloton et la déception de passer à côté de la victoire. Encore. C’est son dixième top 10 de la saison. “Aujourd’hui, je me sens bien. J’échangerais bien toutes les deuxièmes places contre une victoire. Mais ça ne vient pas tout seul“, soupire-t-il à nos confrères de La Voix du Nord.

Cette semi-classique flandrienne illustre à elle seule le début de saison des coureurs tricolores. Souvent placés, très rarement gagnants. Et à la fin, ce sont les Français qui perdent. Qui retiendra les deux deuxièmes places de Christophe Laporte sur Paris-Nice en 2021, et celle d’Arnaud Démare ? Que Rémi Cavagna est passé tout près du succès sur deux chronos ?


Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis l’ouverture de la saison 2021, en Espagne, lors du Grand Prix de Valence, les vainqueurs tricolores se comptent presque sur les doigts d’une main : six.

Depuis 2017, le nombre de victoires est en nette diminution. Mais pour 2020 et 2021, cela s’explique par un nombre de courses largement réduit, reportées ou annulées. Ainsi, cette année, certaines épreuves ayant vu des Français s’imposer en 2020 (Tour d’Arabie Saoudite, Tour de San Juan, Tropicale Amisssa Bongo et la Malaysian International Classic Race) n’ont pas eu lieu.

En 2021, les six victoires tricolores ont été obtenues par Lorrenzo Manzin (GP de Valence), Aurélien Paret-Peintre (GP La Marseillaise), Christophe Laporte (Étoile de Bessèges), David Gaudu (Faun-Ardèche Classic), Julian Alaphilippe (Tirreno-Adriatico) et Arnaud Démare (Roue Tourangelle).

On note qu’une seule victoire a été obtenue sur une épreuve World Tour : celle de Julian Alaphilippe sur Tirreno-Adriatico. Et que quatre d’entre elles ont été gagnées sur le sol français.

Pourtant, les Français sont loin d’être hors du coup en ce début de saison. Bien au contraire : ils rivalisent régulièrement avec les meilleurs mondiaux, dans cette année (encore) pas comme les autres, tronquée par la pandémie de Covid-19.

Comme le prouve cette autre statistique : ils ont déjà obtenu 13 podiums sur des épreuves World Tour. La palme revenant à Christophe Laporte, monté trois fois sur la boîte.


Amaël Moinard : “Le niveau est vraiment plus élevé, et partout”

Autre chiffre, tout aussi révélateur : les tricolores en sont déjà à… 50 tops 10 en World Tour en 2021 (dont 26 sur le seul Paris-Nice). Avec 23 coureurs différents. Christophe Laporte en cumule six. Florian Sénéchal, Anthony Turgis et Bryan Coquard en comptent quatre. En somme, ils sont réguliers, mais cantonnés aux places d’honneur, plutôt qu’à la victoire.

Une fâcheuse tendance, un engrenage qui s’amplifie chaque semaine. Dernier exemple en date, les deux tops 10 de David Gaudu sur le Tour du Pays Basque (4e de la 2e étape, 6e de la 3e étape), dominé par Roglic et Pogacar. Forcément, la France chute au classement UCI. Première en début de saison, elle est désormais 3e, derrière la Slovénie et la Belgique, nouveau leader.


Classement UCI 2021 (au 6 avril)

Les raisons de cette succession d’échecs sont multiples. Pour Amaël Moinard, ancien coureur professionnel, chez Cofidis et BMC Racing, entre autres, elles ont un dénominateur commun : le Covid-19. “Cette saison, avec cette crise sanitaire, il y a beaucoup moins de compétitions, relève-t-il. Résultat, le niveau est vraiment plus élevé, et partout“. Y compris sur les compétitions dans l’Hexagone, où les Tricolores ont l’habitude de briller, voire de gagner. “Les meilleures équipes internationales se sont battues pour venir sur l’Étoile de Bessèges, le Tour de la Provence, la Classic Drôme-Ardèche…. Des courses jusqu’ici « réservées » aux Français. Si on triple le nombre d’équipes World Tour au départ, ça change la donne. Ils ont été très loin d’être ridicules, mais la concurrence était beaucoup plus forte“.

Des leaders défaillants


Cavagna en contre-la-montre à Paris-Nice et en Catalogne, Démare, Laporte et Martin à Paris-Nice… Beaucoup sont passés tout proche de la victoire, battus d’un rien. “On veut des vainqueurs, des exploits. Mais, à ce niveau-là, ça reste des exploits de finir deuxième, troisième quand on voit le niveau“, note l’homme aux onze Tours de France. Les étrangers se régalent et les Tricolores crient leur frustration. Entre Rémi Cavagna qui voit “partout la seconde perdue sur ce chrono (sur Paris-Nice)”, et Bryan Coquard qui s’en veut “de ne pas avoir pris son destin en main” sur cette 4e étape de la Course au soleil, achevée au pied du podium, les déceptions sont légion…

Sur cette 6e étape de Paris-Nice, Christophe Laporte est passé tout près de la victoire. Mais à Biot, ce jour-là, Primoz Roglic était intouchable. (Sirotti)


Un homme illustre cette disette française : Arnaud Démare, coureur le plus prolifique en 2020 (14 victoires) et en manque de réussite jusqu’ici. Il n’a décroché son premier succès que le 4 avril, en Coupe de France, sur la Roue Tourangelle. “Le cyclisme, c’est cyclique : ce sport est tellement exigeant qu’on ne peut pas être présent tout le temps, analyse Amaël Moinard. Avec la fin de saison et le Giro qu’il a fait (4 victoires d’étape et le classement par points), il a eu besoin de souffler cet hiver. Se remettre dedans. Je suis persuadé qu’il est frustré. Dans le cyclisme, on dit souvent que « La roue tourne ». En ce moment, il est un peu vers le bas, mais il va remonter. Un champion de sa catégorie va forcément scorer cette année“.

Autre élément, selon lui, qui explique le mauvais bilan des coureurs français : la faillite de certains leaders. “Rappelons l’état de forme incertain de Thibaut Pinot, souvent flamboyant en début de saison. C’est aussi une contrainte pour le cyclisme français. Romain Bardet, lui, a des objectifs un peu plus lointains avec sa nouvelle équipe, le Team DSM“. En dépit de ce très maigre bilan, il reste confiant : “C’est peut-être juste une phase. Il manque juste un tout petit truc pour gagner..”

Cyrille Guimard : “Il faut repenser la formation”


Cyrille Guimard a une toute autre lecture. “On est en deuxième rideau, juge l’ancien directeur sportif de Lucien Van Impe, Bernard Hinault et Laurent Fignon. Les équipes étrangères sont, collectivement, plus fortes que les formations françaises. On a du mal à être niveau des Quick-Step, Jumbo et Ineos, qui vient de faire un triplé sur le Tour de Catalogne… On n’a pas la puissance financière“.

Avec Greg Van Avermaet, récent 3e du Tour des Flandres, Aurélien Paret-Peintre et Ben O’Connor, AG2R-Citroën Team est une des équipes françaises les plus en vue dans ce début de saison.


Ni les meilleurs coureurs mondiaux. “En dehors des Français de la Deceuninck-Quick Step (Alaphilippe, Cavagna et Sénéchal), on n’en a pas un capable de jouer avec les Van der Poel et Van Aert sur les courses d’un jour. On peut exister de temps en temps, avec Arnaud Démare, et Anthony Turgis. À un deuxième échelon de la course“.

Récent candidat à la présidence de la Fédération Française de Cyclisme (largement battu par le sortant, Michel Callot), celui qu’on surnomme “le Druide” a un avis tranché sur la question. Pour lui, le problème va au-delà des résultats du moment. Le problème est en amont. “On voit de plus en plus de coureurs gagner des grandes courses à moins de 23 ans alors que, dans cette tranche d’âge, on n’a pas de Français capables de rivaliser. Que ce soit sur les Grands Tours, les courses d’un jour et les courses à étapes“. Pour lui, il faut “repenser la formation. Le gros problème, il est au niveau du développement de notre jeunesse dans notre cyclisme traditionnel“.

Pour réussir, il faudrait partir à l’étranger

David Gaudu remporte la 17e étape de la Vuelta, en 2020. Il terminera 8e du général final. Son meilleur classement sur un Grand Tour. (Sirotti)


L’ancien sélectionneur national (2017-2019) ne mâche pas ses mots : “Notre système est dépassé : on n’a pas les structures nous permettant de développer des coureurs pour les préparer au professionnalisme. Alors que dans les classes jeunes, on est au niveau des autres pays. En fait, dès qu’on a des jeunes avec un peu de talent, on les prépare pour gagner en Juniors, sur le plan international, et en Espoirs. Alors qu’on devrait les préparer pour être prêt à gagner à 20 ans chez les professionnels. C’est une grosse différence. Tant qu’on n’aura pas mis les moyens en place pour changer ça, on ne sera pas dans le jeu. Ce n’est pas possible”.

Il prend l’exemple de David Gaudu, qui était l’égal des Bernal, Hirschi et Pogacar dans ses jeunes années (il a d’ailleurs remporté le Tour de l’Avenir 2016 devant Bernal). Et qui a mis du temps à exploser dans l’élite. “Le problème, il commence à huit ans. Quand, en cours d’Éducation Sportive, la première chose qu’on dit aux gamins, c’est : « Vous n’êtes pas là pour gagner ». On leur dit bien : « Restez ensemble, ce n’est pas une course ». On n’apprend pas aux gamins à être les meilleurs. Au contraire, celui qui veut l’être se fait engueuler car il doit attendre les autres !“.

“Lorsqu’ils arrivent chez les pros, les Français ne sont pas prêts à gagner”


La faute aussi, selon Guimard, à la la Fédération Française de Cyclisme, “qui te sort des slogans. « Apprendre à rouler vite ». Ça devrait être inné non ? Et maintenant, on veut « Apprendre à gagner ». Moi, je l’ai su la première fois que je suis monté sur un vélo dans mon club ! En 2021, on veut essayer d’apprendre à rouler vite contre-la-montre…“. Conséquence directe, “les Français qui passent pro à 20-22 ans, généralement, ne sont pas prêts à gagner. Or, on ne change pas un coureur à 22 ans. Sa maturité est passée, ses développements sont faits. Leur formation devrait être terminée à 100 %. Là, ce sont les équipes qui doivent la compléter. Ils vont donc arriver plus tard parmi les meilleurs, à 27-28 ans, comme un Turgis, un Madouas et un Gaudu…“.

Auteur d’une campagne de classiques Flandriennes très réussie (8e du Ronde et d’À Travers la Flandre, 2e de Kuurne-Bruxelles-Kuurne, notamment), Anthony Turgis semble arriver à maturité. À 26 ans. (Sirotti)


La conclusion de Cyrille Guimard est cinglante : “Il faut donc être à l’étranger pour réussir quand on est Français. Un Barguil est parti très tôt ; pareil pour Alaphilippe, Cavagna… (Il y a bien sûr des exceptions : on pourrait lui rétorquer que, au XXIe siècle, Arnaud Démare et Thibaut Pinot, à la Groupama-FDJ, et Romain Bardet, avant son départ d’AG2R Citroën-Team, par exemple, ont performé dans des équipes françaises). Tant que tu ne changeras pas la base, tu ne règleras pas le problème. En France, les seules disciplines qui s’en sortent, c’est le BMX et le VTT“.

Les Ardennaises, le déclic ?


Le déclic viendra peut-être des Classiques ardennaises, qui débutent le 18 avril avec l’Amstel Gold Race. Une campagne qui réussit souvent bien aux puncheurs et grimpeurs français. En 2020, on s’en souvient, Benoît Cosnefroy était passé tout près de la victoire sur la Flèche Wallonne, deuxième derrière un Marc Hirschi survolté. Quelques jours plus tard, à Liège, Julian Alaphilippe s’était vu trop beau, levant les bras trop tôt. Dépassé sur la ligne par Primoz Roglic, il avait finalement été rétrogradé à la cinquième place, coupable d’une vague lors du sprint.

Amaël Moinard en est convaincu, ces Classiques souriront aux tricolores. “Gaudu, Barguil, Madouas, Molard… C’est sûr qu’on les verra briller. Julian Alaphilippe sera bien sûr LE Français à suivre. Tout le monde veut le voir gagner l’Amstel, la Flèche Wallonne ou Liège-Bastogne-Liège avec son maillot de champion du monde“. Il met également “une belle carte” sur Benoît Cosnefroy, revenu tardivement à la compétition. “Quand on voit le nombre de victoires qu’il a obtenues par le passé, on peut dire que lui aussi manque au cyclisme français. On l’a vu sur Cholet Pays-de-Loire, il revient en forme. Il peut être LE déclencheur de grandes victoires sur des monuments ou une grande classique cette année“.

2 thoughts on “Pourquoi les Français ne gagnent pas cette saison ?

  1. Comment se préparent les jeunes dans un petit pays comme la Slovénie ?
    Comment peut-on être aussi performant en haute montagne et en contre la montre???

  2. Je suis un vieux “cyclard” mais les analyses de Cyrille sont toujours pertinentes et justes!!!
    Il a “la vista”, dommage, il n’est aimé dans les milieux fédéraux, car il dit les choses sans “tournicoter” , et ça, dans les salons ça ne plait pas .
    Mais je dis à Cyrille de ne pas lâcher le morceau!!!

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