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Évita Muzic : « En France, le niveau des femmes ne montera pas tout seul »

Elle est l’une des meilleures chances sur le Tour d’Italie féminin, qui débute aujourd’hui, avec Juliette Labous (Team DSM). La nouvelle championne de France, Évita Muzic (FDJ Nouvelle-Aquitaine-Futuroscope) se livre sans langue de bois sur le niveau du cyclisme français. Et tape du poing sur la table, appelant à s’investir beaucoup plus pour le faire progresser.

Évita Muzic : « En France, pour que le niveau monte, il va falloir que des équipes se créent, qu’il y ait plus de budget et que les filles puissent faire plus de compétitions internationales. » (Thomas Maheux)

Vous faites partie des rares têtes d’affiche tricolores à courir dans une équipe française. Vous avez d’ailleurs prolongé jusqu’en 2023. Comprenez-vous que d’autres aillent à l’étranger, comme Juliette Labous et Audrey Cordon-Ragot ?

Pour l’instant c’est compliqué de courir dans l’Hexagone. N’oublions pas qu’il n’y a qu’une seule équipe française en Women’s World Tour, la FDJ Nouvelle-Aquitaine-Futuroscope. Et que ça ne fait qu’un ou deux ans qu’elle a atteint son plus haut niveau. Une fille comme Audrey (Cordon-Ragot, interview à retrouver ici) est passée par l’équipe (2008-2013) mais, à l’époque, si elle voulait encore grandir, elle était un peu obligée de passer par une formation étrangère.

Donc je comprends tout à fait ces filles qui partent à l’étranger. Ça leur a plutôt réussi d’ailleurs. Mais maintenant que l’équipe est bien structurée, beaucoup plus de Françaises pourront passer par la FDJ, ou par les autres équipes tricolores en train de se former, comme la Cofidis. Aujourd’hui, à la FDJ Nouvelle-Aquitaine-Futuroscope, je pense qu’on a rien à envier aux équipes étrangères, loin de là !

Vous vous voyez donc faire votre carrière à la FDJ Nouvelle-Aquitaine-Futuroscope ?

Oui ! Clairement, vu ce qu’ils mettent en place à la FDJ, il n’y a plus besoin d’être dans une équipe étrangère pour arriver au plus haut niveau. Et on va essayer de le prouver avec Cecilie (Uttrup Ludwig). Regardez, elle et moi avons déjà toutes les deux gagné au niveau mondial. Si tout se passe bien, je me vois rester à la FDJ sur le long terme.

Évita Muzic : « On a aussi besoin d’avoir des courses masculines de renom chez les filles, comme Milan-San Remo »

Le cyclisme féminin prend de plus en plus de poids, médiatiquement notamment (On y a consacré un dossier, à découvrir ici). Quel est le prochain cap à passer ?

Ce qui nous manquait, évidemment, c’était le Tour de France. On développe les courses d’un jour, c’est très bien, mais le grand public, il ne les connaît pas. Ce qu’il fallait vraiment, c’était une course à étapes majeure. Derrière, ça déclenchera un cercle vertueux : quand il y aura plus de médiatisation, il y aura plus de budget, donc plus d’équipes et plus de filles qui pratiqueront. Tout ça amènera à un niveau plus homogène, on se rapprochera de ce qu’on voit chez les garçons. Et il y aura plus de courses.

Donc ça avance progressivement. Le salaire minimum, c’était déjà quelque chose d’énorme pour les filles. Avant ça, c’était compliqué d’arriver au haut niveau. Quand vous devez faire des études ou un métier à côté, c’est difficile de rivaliser avec les garçons ! Il faut avoir conscience qu’on a déjà eu pas mal d’avancées et qu’on ne peut pas demander à franchir toutes les étapes d’un coup. C’est impossible.

Que préférez-vous personnellement, des courses masculines féminisées ou plutôt des nouvelles courses féminines ? La question fait débat.

Je pense qu’on a aussi besoin d’avoir des courses masculines de renom chez les filles. Médiatiquement, ce sera un atout : le grand public connaîtra le nom de la course et pourra plus facilement s’y intéresser. Par exemple, si un Milan-San Remo, qui est juste mythique chez les garçons, se crée un jour, ils vont la regarder. Il nous faut donc quelques Monuments, pour qu’on ait plus de visibilité.

Mais évidemment, on a aussi besoin d’avoir nos propres courses, comme le Trofeo Alfredo Binda, qui est une référence. Et si on avait toutes les courses masculines chez les filles, on n’aurait plus de place dans le calendrier (Rires). Il faut donc trouver un équilibre.

« On critique le niveau des Françaises mais, si on ne fait rien pour que ça évolue, il ne va pas monter tout seul ! »

Évita Muzic arrive en Italie auréolée de son titre de championne de France. De quoi lui donner des ailes ? (Mon Peloton)

Dans l’Hexagone, vous n’êtes que trois à rivaliser avec les meilleures mondiales :  Labous, Cordon-Ragot et vous. Que faut-il pour relever le niveau du cyclisme français ? Revoir la formation ? Ouvrir plus de Pôle Espoirs ?

Pour commencer, on doit créer plus d’équipes ! C’est sûr, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Mais ça a longtemps posé problème : avec peu d’équipes existantes, au moment de faire un choix entre études et cyclisme, tout le monde choisissait les études. Ce qui ne nous tirait pas vers le haut.

Plus d’équipes, c’est plus de filles qui persévèrent, s’accrochent pour essayer de passer professionnelles. Sachant que désormais il y a un salaire, elles ne se poseront plus la question d’arrêter. Et c’est comme ça que le niveau du cyclisme français montera. Il faut vraiment qu’il y ait de la concurrence pour que ça monte. Ce qu’il faut aussi, c’est développer les Pôles Espoirs. J’y suis passée à Besançon, ça m’a bien aidée.

Si on devait comparer, je trouve qu’on est en retard, par exemple, par rapport aux Néerlandaises : elles ont beaucoup de courses nationales, quand nous on en a peu. Clairement, il va falloir que des équipes se montent, qu’il y ait plus d’argent et que les filles puissent faire plus de compétitions internationales. Au début on se prend des claques, mais c’est comme ça qu’on progresse. Qu’on aura davantage de Françaises fortes. On critique le niveau des Françaises mais, si on ne fait rien pour que ça évolue, il ne va pas monter tout seul, bien au contraire !

Lors de la Course by le Tour, le 26 juin dernier, Évita Muzic a étrenné son maillot tricolore avec panache, attaquant dans l’avant-dernier tour. (Thomas Maheux)

Faisons un peu de fiction : demain, vous êtes nommée présidente de la FFC. Quelle est votre première mesure pour aider le cyclisme féminin ?

(Soupirs) Je ne saurais pas dire, je ne sais même pas sur quoi ils planchent en ce moment. Mais une des priorités, c’est d’avoir plus de courses en France. Cette saison on a, quoi, 2, 3 manches de Coupe de France ? Bon là, c’est à cause du Covid, c’est compliqué. Mais sans course, on ne peut pas progresser. C’est clair. Ce serait bien d’ailleurs d’avoir des courses UCI en France, pour que plus d’étrangères viennent se confronter à nous. C’est comme ça qu’on deviendra meilleures.

Vous avez dit dans une interview vouloir inspirer des jeunes filles, pour les inciter à se mettre au vélo. Depuis que vous êtes pro, vous pensez y parvenir ?

Ça va surtout bouger quand il y aura le Tour de France (huit étapes à partir du 24 juillet 2022). Pour pouvoir être inspirées, il faut qu’elles se rendent compte que ça existe, qu’il y a des courses à la télé. Voir des filles sur un vélo, tout simplement. Jusqu’ici, tout ce qui passait à la télé, c’était des garçons. Donc on ne savait même pas si ça existait, une course réservée aux filles !

Quand on est petite fille, on court avec les garçons, c’est marrant, mais il faut aussi ces compétitions réservées aux filles. Plus on en aura à la télé et plus on pourra donner envie aux jeunes filles d’en faire. Ça passe aussi par des courses régionales, pour que des plus jeunes puissent voir les coureuses en vrai.

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