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Mûr-de-Bretagne, la revanche d’un mal-aimé

Longtemps boudé par le Tour de France, l’ascension de Mûr-de-Bretagne s’érige depuis 2011 comme une place forte du Tour de France : les quatre arrivées ont toutes été spectaculaires. Comme son homologue belge, le Mur de Grammont, aura-t-il un jour sa classique de référence ?

Au moment de franchir la ligne, hier à Mûr-de-Bretagne, Mathieu van der Poel lève le doigt au ciel, en hommage à son grand-père, Raymond Poulidor. (Sirotti)

Il s’en faut parfois de peu pour qu’un destin soit totalement chamboulé. Des attaques dans tous les sens. Un Contador survolté. Et un vainqueur déterminé à la photo-finish. Escaladée à un rythme d’enfer, l’ascension du Mûr-de-Bretagne, fief des Côtes d’Armor, offre un superbe spectacle lors de cette 4e étape du Tour de France 2011. Et séduit d’entrée observateurs et coureurs. Dans cette pente si raide et exigeante, les favoris ont fait chauffer les mollets et se sont testés, quitte à donner des fausses pistes. Ce jour-là, Andy Schleck montre ses limites, concédant 5 secondes à Evans (un signe ?), qui le dépossèdera du maillot jaune à la veille de l’arrivée à Paris. A l’inverse, Alberto Contador, battu d’un boyau, semble très à l’aise. Les organisateurs se frottent les mains, fiers de leur « trouvaille ».

Et dire que le Tour de France n’aurait jamais dû passer par Mûr-de-Bretagne cette année-là. Comme le rappelait dimanche matin nos confrères de France Info, ce 4e acte du cru 2011 aurait dû s’achever… dans le Finistère, à 99 km de là. Au sommet du Ménez Quelc’h. ça s’est joué à une maladresse d’agriculteur près : l’homme devant louer son champ pour permettre l’installation de l’arrivée à soudainement revu son prix à la hausse, rêvant que la Grande Boucle le rende riche. A un chèque près, donc, Mûr-de-Bretagne ne devenait pas mythique.

L’exploit de Jean Robic

A en croire certains experts de la petite reine, le Mûr-de-Bretagne serait donc incontournable depuis 2011. Comme si avant, il ne valait pas un pesant de cacahuète. Ils semblent frappés d’amnésie. Et si « Biquet » apprenait ça, il n’aurait pas fini de se retourner dans sa tombe. Depuis le cimetière d’à côté, on l’entendrait sûrement râler, pester contre cette injustice, lui qui avait le sens de la formule. N’a-t-il pas dit après son Tour de France 1947 victorieux : « J’accroche une remorque à mon vélo, j’y mets ma belle-mère, et j’arrive encore premier en haut du col ». Puis, un peu plus tard, cette phrase restée célèbre : « Moi tout seul, je corrigerai Coppi et Bartali ». C’est que notre Gaulois avait son caractère. Et, aujourd’hui, Jean Robic aurait tort de ne pas s’insurger. Car si Mûr-de-Bretagne est rentré dans l’Histoire, c’est d’abord grâce à lui.

Le profil du Mûr-de-Bretagne. (ASO)

Et il est question de ce Tour de France 1947 justement. Signe d’un autre temps, ce 18 juillet, la 19e étape est le théâtre d’un contre-la-montre aux proportions démentielles : 139 km ! C’est d’ailleurs le plus long de l’histoire de la Grande Boucle – une distance que les Grands Tours modernes n’atteignent même plus en distance cumulée de chrono. Au 65e km, les coureurs doivent escalader Mûr-de-Bretagne. Et ce jour-là, Jean Robic amorce sa « remontada » au prix d’un authentique exploit. Lui qui accuse un retard de 8’08 sur le leader, René Vietto, au moment d’enfourcher sa machine.

Mais courir sur ses terres le transcende. Le bidon rempli de 2/3 d’orge grillé et d’1/3 de calvados à 60° – ah les Gaulois et leur potion magique- il se classe 2ème. Et, surtout, remonte à la 3e place du général, à 2’58 de Brambilla, alors que Vietto a essuyé une terrible défaillance. La suite, on la connaît : lors de la dernière étape, Robic lâche Brambilla dans la côte de Bonsecours et remporte héroïquement ce Tour, sans avoir porté le maillot jaune une seule fois.

Mûr-de-Bretagne, très vite incontournable sur le Tour

La côte de Bonsecours est restée, bien sûr, dans l’histoire. Pas Mûr-de-Bretagne. Peut-être était-elle placée trop loin de l’arrivée pour avoir un réel impact sur la course. Cela demeure une terrible injustice pour ce Mûr, qui a tout pour devenir un géant. “L’Alpe d’Huez breton”, comme l’on surnommé les locaux, que les cyclos se pressent d’escalader dès qu’ils en ont l’occasion, quitte à finir complètement cramé au sommet.

Si ses 293 mètres de haut ne payent pas de mine, la côte de Ménez-Hiez – c’est son vrai nom – son profil peut en effrayer plus d’un : deux kilomètres à 6,9% de pente moyenne, avec des passages à 12%. Impossible de tricher dans une telle pente. C’est une vraie merveille pour tout organisateur.

Pourtant, il faut donc attendre 2011 pour que la Grande Boucle s’y arrête. Et devienne accro. « Mûr-de-Bretagne, c’est comme un appartement dans lequel on se voit deux ans, et où l’on passe 40 ans. Ce n’était pas prévu à l’origine en 2011, mais depuis, c’est incontournable », confiait récemment Christian Prudhomme à France Info. Le Tour y est revenu deux fois avant le sacre de Mathieu van der Poel. Et il ne s’est jamais offert qu’à des coureurs de talent.

2015, l’envolée de Vuillermoz

Cadel Evans, Dan Martin ou encore Mathieu Van der Poel, certains des meilleurs puncheurs du monde ont levé les bras à Mûr-de-Bretagne. Le public breton a pu admirer la crème des coureurs, et a vibré sous leurs exploits ces 10 dernières années. Mais il n’a jamais été aussi heureux que ce jour de juillet 2015. Quand à 800m de la ligne, Chris Froome se dresse sur les pédales, un seul coureur réussit à répondre. Alexis Vuillermoz, 27 ans à l’époque, se révèle au grand public. Mûr-de-Bretagne reste à ce jour la plus belle victoire du Jurassien, devenu pratiquement Breton depuis ce retentissant succès.

Bientôt l’égal du Mur de Grammont ?

Ah ça, le Mûr-de-Bretagne, les Bretons en sont fiers depuis que le Tour l’a rendu incontournable. La Bretagne Classic (ex-GP de Plouay) l’a d’ailleurs proposée deux fois sur son parcours, en 2017 et 2020, avec une double ascension à chaque fois. Mais le Mûr-de-Bretagne n’a pas encore sa place indiscutable dans une classique. Il a pourtant peu à envier à son homologue belge, le Mur de Grammont. Oui, sans excès de chauvinisme, nous pouvons l’affirmer. Ok, il n’a pas de pavés (pas encore ?). Ok, il n’a pas de pente à 20%. Mais il effraie autant les coureurs qui s’y frottent. Et il est très rare qu’elle soit escamotée. (Et il est bien plus haut d’ailleurs : le Mur de Grammont ne fait « que » 110 mètres.)

Alors, pourquoi ne pas exploiter davantage cette pépite ? Si le Mur de Grammont a son Tour des Flandres et son Omloop, pourquoi Mûr-de-Bretagne n’aurait-il pas, lui aussi, ses lettres de noblesse ? Que lui manque-t-il pour devenir un géant ? Au vu de l’engouement du public et du spectacle, hier, une chose est sûre : le public en redemande, encore et encore. Et on est prêts à parier que les coureurs aussi.



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